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Une nuit debout à République

Depuis le 31 Mars une Objet Populaire Non Identifié se forme place de la République rappelant les grands mouvements des « Indignés » espagnols de l’année 2011. Ayant vocation, à l’origine, à se mobiliser contre le projet de loi travail dit « Loi El Khomri », au fil des jours les rangs se sont agrandis pour former une vaste « Agora » de contestation généralisée. Dès la nuit tombée, les prises de parole libres et populaires se succèdent pour dénoncer la pléiade des maux actuels allant de la situation des réfugiés en Europe aux mal logés en France, mais également de la situation actuelle des Outre-Mer et des ultras marins .

Un récit, une analyse d’une nuit passée place de la République avec le mouvement Nuit Debout.

 

Que se passe-t-il place de la République ?

Le terme « Nuit debout » émerge dans nos médias depuis quelques jours, entre dans les discussions des comptoirs de cafés, dans celles entre collègues mais aussi dans les facultés et dans les lycées. Car oui, le particularisme de ce mouvement est qu’il n’a pour le moment ni couleur politique, ni caste sociale, ni d’âge. Depuis le 31 Mars, ce sont des lycéens, des étudiants, des actifs et des retraités qui se rassemblent à la nuit tombée pour « inventer la société de demain ».

Si le nombre de personnes qui se rassemblent place de la République chaque soir ne peut, à ce jour, être comparé à ce que l’Espagne a connu sur la place Puerta Del Sol à Madrid, la dynamique est commune. Il s’agit d’une initiative populaire ayant comme point de départ une contestation multi séculaire et pour finalité l’émergence d’une autre vision du futur, loin des castes politiques actuelles.

Ce mouvement a pour origine les contestations contre le projet de Loi Travail porté par le gouvernement du Premier Ministre Manuel Valls. Néanmoins, comme une tâche d’huile dans sur un lac dont on ignore encore à ce jour l’étendue, ce qui s’organise est bien plus vaste. Le mouvement « Nuit Debout » prend la forme d’un lieu de grand rassemblement de convergence des luttes, où il est fait place à des débats et des échanges portant sur la Loi Travail mais aussi sur la démocratie, l’état d’urgence, les migrants ou la montée de l’extrême-droite.

Ce qui frappe en arrivant au centre du 10ème arrondissement de la ville de Paris, c’est l’hétérogénéité de ce que nous pouvons voir et entendre. Au centre de la place, quelques centaines de personnes sont assises pour écouter les prises de parole libres et populaires qui s’enchainent tout au long de la nuit, ayant comme objectif d’apporter son point de vue contestataire ou simplement prosélyte  sur la situation du « monde » actuel.

Tout autour, de nombreux stands se succèdent dédiés à des causes plus spécifiques comme les réfugiés, les mal logés ou les étudiants contestataires. Fait place dans ce rassemblement de la plèbe du XXI ème siècle, des lieux de médias endogènes où chaque participant connu ou simple citoyen exprime son avis à travers la « Radio Debout » ou la « TV Debout » rappelant avec un peu de mélancolie le film « Télé Gaucho » de Michel Leclerc avec Éric Elmosnino et Maïwenn.

Enfin, en périphérie, entre deux vendeurs d’encas, des groupes de musique jouent au pied de la statue, des films sont diffusés sur des bouts de tissus blanc tirés, racontant l’histoire de la monnaie, des groupes plus restreints débattent sur des sujets ciblés comme l’avenir de l’Europe et enfin plus généralement des parisiens assis en groupe échangeant sur « la vie » comme le rapporte l’une des participantes.

Ce n’est qu’aux alentours de deux à trois heures du matin, que la foule se disperse. Il ne reste alors que les organisateurs qui font le bilan de la soirée, synthétisent les propos et prennent déjà rendez-vous pour le lendemain soir.

 

Un mouvement qui exprime parfaitement l’idée de démocratie

Il ne faut pas s’y tromper, ceux qui se rassemblent chaque soir ne le font pas que dans la seule intention d’exprimer leur désaccord ou leur vision du monde à un instant T, pour qu’elle s’évapore à l’instant T+1. L’objectif de ce rassemblement est tout autre, car il a vocation à sortir de « l’entre-soi » et faire émerger des propositions économiques, écologiques, politiques et sociétales, pour demain.

Pour ce faire, les organisateurs du mouvement ont mis en place un mécanisme démocratique de computation des idées de tout un chacun, rappelant l’ « agora » de la Grèce Antique et revenant au sens primaire de la notion de politique.

En effet, à Athènes, les agoras étaient ces lieux ou s’exprimaient la polis entendue comme une communauté de citoyens libres et autonomes échangeant pour mener la vie de la cité. De ce terme polis est né celui de politique qui paradoxalement est au centre de tous les rejets de ces nuits à République.

Concrètement, cette démocratie directe s’exprime lors des prises de paroles. Ainsi, chacun à la possibilité de s’inscrire pour venir s’exprimer sur le sujet de son choix durant deux minutes. A chaque passage, la foule librement constituée peut interagir avec l’interlocuteur de diverses manières.

Elle peut exprimer son désaccord avec les propos tenus en faisant un signe de la main demandant le changement d’interlocuteur, soit son profond accord avec ce dernier en levant les deux mains et en les agitant. Si une majorité de la foule, transformée l’instant d’un soir en assemblée populaire, agite leurs mains, les propos de l’interlocuteur sont inscrits dans le « manifeste » de la Nuit Debout.

Chaque soir, les revendications validées par les citoyens s’agrandissent pour former dans quelques semaines un manifeste des « Nuit Debout ». De la simple contestation, on peut voir naître une véritable force politique au sens noble du terme qui se veut force de propositions citoyennes pour demain.

 

Paris : Nuit Debout, place de la République.

Paris : Nuit Debout, place de la République.

La situation des Outre-Mer dans les contestations

Dans cette vague d’« indignation », la situation des Outre-Mer et des Ultra-Marins prend également sa place.

De manière réaliste, il est certain que l’objet principal des contestations se cristallise autour de la Loi travail ou de la situation des réfugiés, mais dans le temps d’une nuit  (celle du Jeudi 7 avril) de nombreuses prises de paroles sont venues exprimer les maux des ultra marins.

C’est tout d’abord sur le sujet de la discrimination que les échanges s’animent sur les pavés de la place de la République. Deux interlocuteurs viennent s’opposer sur le terme de « racisation » à quelques minutes d’intervalle. Le premier désire que ce terme entendu comme « ensemble de discriminations et de persécutions reposant sur des critères raciaux », ne soit plus utilisé car fait référence à la notion de « race », le second milite pour son utilisation car il marque « d’un mot clair un maux fort ».

Vers le milieu de la nuit, une intervenante revient avec virulence sur les propos de la Ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes, Laurence Rossignol qui avait parlé de « nègres qui étaient pour l’esclavage» pour justifier un parallèle avec les femmes qui portent le voile. Elle dresse un pamphlet réaliste sur la banalisation de tel propos sur l’esclavage « qui n’a été reconnu comme crime contre l’humanité que depuis une quinzaine d’années ».

Enfin, une dernière intervenante inaugure ces propos par ces mots: « J’habite une blessure sacrée, j’habite des ancêtres imaginaires, j’habite un vouloir obscur, j’habite un long silence, j’habite une soif irrémédiable». C’est par ces mots empruntés à Aimé Césaire dans son Moi, laminaire, que cette jeune femme vient dénoncer la situation de précarité que connaît actuellement les Outre-Mer. Elle parle de la « fuite des jeunes cerveaux à qui  les pouvoirs publics n’offrent pas la possibilité de revenir », de l’insécurité dans nos territoires en faisant une comparaison avec le département de la Guadeloupe et de la Seine-Saint-Denis, ou de la discrimination à l’embauche des ultra-marins sur le territoire hexagonale.

Ce soir là, face au peuple de France, les indignations vécues dans les Outre-Mer ont reçu un écho certain, avec majoritairement une validation par l’ « agora ». Ainsi, les contestations des ultra-marins prendront une place à part entière dans le manifeste de la Nuit Debout.

Mais quid de la suite ? Quid de l’issue de ce mouvement ? Pour l’instant, rien ne peut prédire la finalité de cet élan populaire mais rien non plus ne pouvait prévoir qu’en ce soir du 31 mars 2016 une telle polis prendrait vie. (Qui, un certain 22 mars 1968, pouvait imaginer que ce mouvement potache de Nanterre allait déboucher sur Mai 68 et tous les bouleversements qui s’en suivirent ?)

Pour les Outre-Mer, tant de maux, tant de situations peuvent être encore dénoncées. Il faut profiter pour que la jeunesse ultra marine vienne saisir cette chance de parole libre, pour pouvoir exprimer certaines inégalités qui nous sont propres: le chômage des jeunes, le vieillissement de la population, la recherche d’une égalité réelle et bien d’autres. Mais au-delà de ça, venir exposer des propositions pour demain qui pullulent dans le cerveau de cette jeunesse qui ne cesse tous les jours de surprendre en France et dans le monde entier.

Gardons en tête les mots de René Ménil, l’un des grands essayistes martiniquais, qui écrivit en 1941 dans le magazine Tropiques, édité avec des certains Aimé Césaire, Aristide Maugée ou autre Georges Gratiant: « La réalité et l’imaginaire s’opposent non pas comme l’être et le néant, mais comme l’être et le devenir  ».

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Niels BERNARDINI

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3 Comments

  1. Ordre_français dit :

    Vous faites la promotion de nuit debout??

    • Niels BERNARDINI Niels BERNARDINI dit :

      Information et paritisanisme n’ont rien en commun; il s’agissait de relater les évènements d’un mouvement social qui a marqué notre univers médiatique durant de nombreux mois et d’informer la place qu’avait pris les outre mer dans tout cela

  2. Ordre_français dit :

    D’accord mais quand vous dites que nuit debout représente « parfaitement » l’idée de démocratie, ça me fait doucement rigoler. Il y a quand même un sacré parti pris…

    bref on sera pas d’accord. Bonne initiative quand même

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