Portraits croisés d’une jeunesse guyanaise en mouvement

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Portraits croisés d’une jeunesse guyanaise en mouvement

Le #NouBonKéSa (Ndlr : Nous en avons assez) n’a pas pu vous échapper ces dernières semaines sur les réseaux sociaux. Il est l’illustration de l’écho national voire international –  par le biais de la BBC et SpaceNews-  des mouvements sociaux qui touchent ce département d’Outre-Mer d’Amérique du Sud depuis bientôt deux semaines, en ces mois de Mars et d’Avril 2017. Nous sommes allés à la rencontre de jeunes Guyanaises et Guyanais qui se sont livrés sur leurs parcours professionnels et leurs impressions quant à ces grèves.

 

Dayenne : « Si on ne se bouge pas aujourd’hui, à quel moment nous le ferons »

 

 

Je m’appelle Dayenne et je suis âgée de 21 ans. J’ai obtenu un baccalauréat professionnel en Comptabilité au lycée Élie Castor de Kourou, puis j’ai obtenu un BTS en Communication au lycée Lumina Sophie de Saint-Laurent du Maroni. Actuellement je poursuis mes études en troisième année de Licence Administration Économique et Sociale à l’Université de Guyane. J’aurais aimé poursuivre mes études en Licence Professionnelle Communication Événementiel mais malheureusement il n’y a pas beaucoup de choix à l’Université de Guyane et je n’ai pas voulu partir en métropole. À côté de mes études, je travaille dans l’événementiel avec l’association Y’PowerFull Guyane, qui est une structure d’événementiel qui organise des événements avec des concepts uniques. Actuellement nous travaillons sur la mise en place de la Guiana Color Run qui a lieu le 30 avril en Guyane. J’adore le monde de l’événementiel.

 

L’Université de Guyane, où tu es étudiante, est née à la suite d’une grève de grande ampleur en 2013.  Tu constates une évolution depuis ?

Je ne peux répondre à cette question avec précision car c’est à la rentrée 2016 que je suis allée poursuivre mes études à l’Université de Guyane. Selon certaines personnes, oui, il y a eu du changement mais il manque des formations. Effectivement en termes de poursuite d’études, il n’y a pas beaucoup de choix comparativement aux Antilles. Certains étudiants qui n’ont pas les moyens de poursuivre des études ailleurs, choisissent une formation par défaut afin d’obtenir leur diplôme et de rentrer dans le monde du travail et d’autres abandonnent car ce n’est pas dans cette formation qu’ils veulent poursuivre. J’espère qu’il découlera de la crise qui touche actuellement la Guyane, un changement et plus de formations.

 

4 ans plus tard, ce sont des mouvements sociaux encore plus intenses qui secouent le département. Quelle réaction attends-tu de la part des candidats à l’élection présidentielle à la veille de cette échéance ?

En ce qui concerne les mouvements sociaux qui touchent actuellement la Guyane, je pense que c’est une bonne chose dans la mesure où c’est la seule façon, malheureusement, pour qu’on puisse enfin s’intéresser à nous. La Guyane est une région oubliée par la Métropole et ce depuis toujours, en termes d’infrastructures, d’éducation, de santé et bien d’autres. Les revendications sont légitimes et c’est pour un avenir meilleur, si on ne se bouge pas aujourd’hui à quel moment nous le ferons et quelle Guyane voulons nous laisser à nos enfants surtout ? Quant aux élections présidentielles qui approchent à grands pas, comme beaucoup de jeunes j’attends qu’ils tiennent leurs promesses. Je constate que certains candidats parlent de la crise qu’il y a actuellement en Guyane et donnent leurs avis sur ce qu’ils auraient fait ou plutôt ce qu’ils feront s’ils sont amenés à devenir président, mais je me demande si ce n’est pas juste pour obtenir des voix car même les élus locaux n’ont pas tenu toutes leurs promesses. J’ai envie de croire qu’ils se pencheront vraiment sur les problématiques de la Guyane mais je vous avoue que je suis sceptique.

 

 

Mareva : « Une immense fierté à l’égard de cette population qui a su se mobiliser, s’unifier, faisant de son melting-pot une force.« 

 

 

Je suis une jeune guyanaise âgée de 22 ans, actuellement en  4ème année de droit de l’entreprise à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Jusqu’à mes 15 ans j’ai effectué ma scolarité en Guyane avant de m’envoler vers la Guadeloupe où j’ai poursuivi en sport études Handball. Suite à l’obtention de mon baccalauréat, je décide d’intégrer une classe préparatoire en droit-économie à Paris. Je continue pendant deux ans la pratique du handball au « Paris Handball » (PSG), avant de m’investir totalement dans mes études et dans la vie associative. Afin de renouer avec mes origines maternelles voilà maintenant 1 an et demi que j’ai rejoint une école de danse tahitienne.

 

Tu as quitté le département dès le lycée pour intégrer un programme de sport études en Guadeloupe. Ce départ précoce est-il une fatalité pour un jeune guyanais qui souhaite embrasser une carrière de sportif de haut niveau ? Que retiens-tu de cette expérience ?

Il est vrai qu’en 2009, et en ce qui concerne le handball, il y avait une carence au niveau des infrastructures en Guyane permettant d’assurer le développement et le suivi  d’une carrière sportive de haut niveau. Si ce départ peut être vu comme une « fatalité » compte tenu du manque considérable de moyens, il l’est d’autant plus que certains jeunes n’ont pas eu la chance d’avoir un soutien financier afin de poursuivre leur rêve à l’extérieur du département. Au-delà de cet aspect et des performances physiques attendues, c’est le mental du jeune qui est mis à rude d’épreuve à tout juste 15 ans.

Pour autant, c’est cette même « fatalité » qui fait que cette expérience reste l’une des plus enrichissantes de mon parcours. Partir et prendre du recul contribue à avoir un regard critique sur notre lieu d’origine mais permet également de faire des rencontres inouïes et de gagner en maturité. Je ne regrette pas d’être partie mais je me réjouis aujourd’hui de voir la création de structures comme l’IFAS (l’Institut de Formation et d’Accès au Sport) en Guyane, un outil régional qui aspire à développer l’excellence et la formation des sportifs guyanais.

 

Depuis l’Hexagone, comment perçois-tu l’écho de ces manifestations sur le plan national ?

Le premier mot qui me vient à l’esprit est : découverte. Une découverte pour la plupart des personnes qui vivent dans l’hexagone mais également pour ceux qui ont quitté le département et pour qui la réalité de la Guyane se fonde sur certains préjugés ou des aspects généraux souvent orientés par les médias.

En effet, beaucoup savent que l’un des points d’ancrage stratégiques de l’Europe se trouve niché à 65 kilomètres de Cayenne ou encore que le département possède la plus grosse réserve d’or de France mais combien mesurent réellement les retombées économiques pour ce territoire ? La réponse s’illustre certainement à travers un retard monumental dans de nombreux domaines comme la sécurité, la santé, l’économie ou encore l’éducation, sources des revendications des différents collectifs.

Ces manifestations sont aussi l’occasion pour nous, jeunes ultramarins d’avoir un regard critique et de nous intéresser aux enjeux auxquels nous devrons nous confronter. De plus, en tant que jeune juriste, l’administration et le fonctionnement des institutions m’interpellent. Les études d’impact et le contrôle des mesures appliquées sont indispensables pour cibler les faiblesses et y remédier ; il ne s’agit pas de superposer une législation à un territoire ayant une particularité sans commune mesure, il convient également de contrôler et superviser les actions afin d’éviter les détournements.

Enfin, je ressens une immense fierté à l’égard de cette population qui a su se mobiliser, s’unifier, faisant de son melting-pot une force afin de porter au plus haut ses revendications. C’est un bel exemple qui doit conduire à une prise de conscience en particulier pour les jeunes qui sous-estiment à tort leur potentiel et qui pourtant sont l’avenir de demain.

 

 

Pierre, « Nous avons cruellement besoin d’autonomie pour l’adaptation des actions aux attributs et particularismes de la région. »

 

 

 

Je suis un jeune homme engagé de 22 ans originaire de Guyane. Fin 2010, j’intègre Walwari, ce fut la première étape de mon aventure politique à gauche. Par la suite, je me suis investi en me présentant et en siégeant dans la quasi-totalité des instances lycéennes représentatives. C’était, pour moi un moyen de prendre part aux décisions et surtout de porter la voix de mes camarades, d’avoir l’impression que je participais à la construction de mon environnement direct.

 

 

Et puis en 2013, en entreprenant une licence de droit, je découvre le monde universitaire, ses défaillances, son fonctionnement archaïque et l’absence totale de représentation étudiante. Je choisis alors, avec un groupe d’amis, de mettre en place sur le campus de Cayenne une section de l’UNEF. C’était une période intense, puisque quelques semaines plus tard s’amorce le mouvement, pour l’édification d’une université de Guyane (UG). Je m’y suis investi pleinement aux côtés du collectif étudiant et des autres porteurs de voix. J’en garde un souvenir impérissable.

Au terme du confit, nous obtenons gain de cause : un directoire transitoire se fonde et j’y suis élu à l’unanimité pour représenter l’ensemble des organisations syndicales étudiantes de l’UG. Je quitte la Guyane en 2014, afin de poursuivre des études en aménagement du territoire et droit de l’urbanisme à Rennes en Bretagne. Dès mon arrivée, je m’engage sur une liste en tant que suppléant pour les élections universitaires, cela me permet de prendre la mesure des enjeux et des problématiques de ma nouvelle université. Nous sommes élus, mais je suis contraint de prendre des distances par manque de temps. En effet, peu après cette période je rejoins le cabinet du ministre de la Justice jusqu’en début 2016. Depuis, Depuis, j’ai repris des études en école de commerce et conçois avec deux amies un ambitieux projet d’entreprise.

 

Les étudiants guyanais ayant pris part aux manifestations actuelles, force est de constater l’absence des syndicats étudiants. Selon toi, en tant qu’ancien président de la section Guyane de l’UNEF, quels enjeux le syndicalisme étudiant doit relever dans le département ?

J’éprouve, avec force, un sentiment positif à l’égard de la jeunesse qui contribue, par son activisme, au progrès commun. Cette nécessité d’une solidarité agissante n’autorise pas l’opportunisme d’une structure qui naîtrait ou sortirait de son sommeil alors même qu’il n’y a aucune effervescence des organisations syndicales estudiantines, sur le campus, depuis plus de deux ans. C’est un travail qui doit être mené avant, pendant, et surtout, après cette période intense de revendications et de combats sociaux. L’UNEF Guyane s’était engagée en 2013 à accompagner efficacement l’université dans sa construction et les étudiants dans leur réussite. Nonobstant cet engagement, elle connaît toujours autant de difficultés pour fédérer les apprenants autour d’un projet collectif et ambitieux. Ceci n’est pas la conséquence d’un désintérêt ou d’un désamour pour les institutions représentatives; mais d’un taux de renouvellement important de la population scolaire qui, après quelques années à l’UG, part dans l’hexagone afin de poursuivre, de compléter ou d’agrémenter les cursus universitaires entrepris. L’exercice syndical revêt un sens particulier en raison de son besoin vital de stabilité intrinsèque et d’une force militante régulière.

Tous ces éléments laissent apparaître une interdépendance considérable avec l’aptitude, de l’Université, à accroître son attractivité et à proposer des cycles d’enseignement entiers offrant aux Guyanais le choix de demeurer sur leur territoire. Enfin, je crois que nous devrions adopter une stratégie qui favorise une structuration pérenne de la jeunesse en Guyane, par l’édification d’une union farouchement indépendante, insolemment puissante et tangiblement influente. Le moment semble propice à l’amorçage d’un tel projet puisque les jeunes bénéficient d’un bel élan de solidarité, le gouvernement souffre de la contrainte populaire et la Guyane rayonne d’optimisme !

 

Quel regard portes-tu sur l’émergence récente du collectif des 500 frères contre la délinquance ? N’est-ce pas l’illustration d’une justice en difficulté en Guyane ?

Je porte un regard bienveillant à l’endroit des 500 frères et de la dynamique citoyenne qui les anime. Et ce, malgré les interrogations légitimes, touchant à leur intégration dans les négociations en raison du cadre républicain qu’elles imposent. C’est une des particularités qui, d’ailleurs, a permis au mouvement d’accroître sa popularité et de propager son message au-delà des frontières guyanaises. Nous connaissons sur ce territoire, depuis de nombreuses années, des difficultés structurelles immenses, qui limitent son évolution et annihilent le potentiel de sa population. C’est une situation déplorable à laquelle les pouvoirs publics peinent à trouver des solutions.

Il me semble alors normal que les citoyens, par l’efficience de moyens créatifs, prennent leur avenir en main et réclament de l’État une administration opérante. À partir de 2012, malgré un contexte difficile, la Justice en Guyane bénéficie d’une amélioration notable des conditions de son exercice et de ressources supplémentaires. En effet, dès l’entrée de Christiane Taubira au gouvernement, des mesures concrètes, telles que le renforcement des effectifs, l’augmentation des budgets ou encore la rénovation des infrastructures, ont été prises. Il est évident que cela n’apporte pas toutes les réponses attendues, mais comment peut-on rattraper des décennies d’immobilisme en moins de 5 ans ?

En outre, les problématiques ne peuvent être traitées avec des mesures non spécifiques. Ce qui est applicable dans l’hexagone ne l’est pas forcément en Amérique du Sud. C’est pourquoi nous avons cruellement besoin d’autonomie pour l’adaptation des actions aux attributs et particularismes de la région. La contribution de nos élus dans ce domaine, si leurs choix avaient été justes et bénéfiques, aurait pu être majeure. Malheureusement, il n’en est rien et l’adoption du 73 instaure une relation de dépendance perpétuelle vis-à-vis de Paris, ce qui complique organiquement les processus de décision.

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Lovely BERGENA

Lovely BERGENA

Etudiante en droit, je suis rédactrice généraliste au sein de JOM la Rédac' depuis Janvier 2016. Dès mon plus jeune âge, j'ai eu un goût prononcé pour l'écriture. Dynamique, débordante d'énergie et de vitamines, ma curiosité fait que je ne me restreins pas à un domaine en particulier. Ma philosophie ? Poté mannèv ! (Action !)

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