Mobilité des enseignants du secondaire : la dictature de l’offre et de la demande

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Mobilité des enseignants du secondaire : la dictature de l’offre et de la demande

Créée en 1963, la carte scolaire a pour objectif de garantir aux élèves une égalité d’accès à l’éducation. Depuis lors, tout élève est tenu d’effectuer sa scolarité dans l’établissement le plus proche de son domicile sauf s’il demande une dérogation. Si la réforme de la carte scolaire est un thème récurrent dans le débat public – apparaissant en 2017 dans les programmes de Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon à des degrés divers – c’est parce que ce système semble souffrir de ses limites. La carte scolaire n’a pas supprimé les disparités sociales et spatiales ; elle a même semblé les accroître. Une étude de la DEPP, le service statistique du ministère de l’Education Nationale menée en 2011 suggère que l’échec de la carte scolaire peut se représenter par une carte de l’échec scolaire en France hexagonale – comme suggéré sur la carte ci-contre – comme dans les territoires d’Outre-mer. Pourquoi existe-t-il des secteurs structurellement défavorisés et d’autres structurellement favorisés ?

 

Un système qui repose sur les stratégies de mobilité des professeurs

On a l’habitude de montrer du doigt les stratégies des parents qui cherchent à contourner la carte scolaire en scolarisant leurs enfants dans le privé ou, pour les plus fortunés, en déménageant. On réfléchit moins souvent du côté des enseignants du secondaire et du supérieur. Il existe de fait un classement des académies à travers les choix de mobilité des professeurs.

Pour pouvoir changer d’académie, les professeurs accumulent des points chaque année. Ils débutent leur carrière à 21 points, garantis par le premier échelon. Le nombre de points dépend de l’ancienneté dans le poste (+ 10 points par année) de l’ancienneté dans le service (+ 21 points par échelon) et de nombreuses exceptions (rapprochement conjugal, situation de handicap, etc.) Chaque année, les professeurs qui le désirent émettent des vœux de mobilité sur le site SIAM (Service d’Information et d’Aide aux Mutations), similaire au site Admission Post-Bac. Plus ils possèdent des points, plus ils ont de chances d’aller dans l’académie de leur choix.

C’est la loi de l’offre et de la demande. Les académies les plus demandées (l’académie de Bordeaux ou l’académie de Paris par exemple) ont une « barre d’admission » plus élevée que les académies les moins demandées (l’académie de Créteil par exemple). Pour un professeur en début de carrière, à 21 points, il est impensable d’aller dans les académies du Sud, à moins de choisir celles qui se trouvent dans les zones rurales isolées. Il y a donc un double mouvement : d’un côté, les professeurs choisissent leur académie d’enseignement avec des préférences pour les régions du Sud, plus riches et plus urbaines. De l’autre, les élèves sont scolarisés dans leur région d’origine. Ce biais explique une partie du sous-investissement des infrastructures scolaires des zones les plus défavorisées, isolées et dotées d’un stigmate négatif.

 

Un système de points qui génère des effets pervers

Ce mécanisme de l’offre et de la demande entraîne des biais qui structurent et reproduisent les disparités scolaires. Comme aucun document officiel ne centralise les cotes des académies, il suffit qu’une académie soit perçue comme moins attrayante par le corps professoral – pour des raisons diverses : situation géographique, notation des établissements, situation économique et sociale – pour qu’elle soit délaissée et qu’elle soit automatiquement investie par des professeurs en début de carrière. Par ailleurs, les points accumulés sont définitivement « dépensés » dès qu’une demande a été formulée. En d’autres termes, même si une demande n’est pas acceptée, les points utilisés pour cette demande sont définitivement perdus. Le changement d’académie peut donc être vécu avec une grande intensité par les professeurs. Ce mécanisme s’auto-entretient dans le temps et façonne à son tour les logiques scolaires des parents.

En retour, l’Etat reconnait leur situation moins avantageuse en attribuant des bonifications aux enseignants qui y ont effectué plusieurs années. Par exemple, dans les REP et les REP+ (Réseaux d’éducation prioritaire, anciennement ZEP), une bonification de respectivement 180 et 320 points est accordée à tout enseignant ayant travaillé cinq ans. Tous les ans, les critères de classements des demandes pour le mouvement inter-académique sont publiés dans le Bulletin Officiel de l’Enseignement Supérieur.

 

Mutations dans les Outre-Mer : des logiques contradictoires

Dans cette logique, les départements et régions d’outre-mer sont très peu attractifs, du fait de l’éloignement géographique et du sous-investissement dans les infrastructures, ce qui suscite régulièrement la grogne des enseignants. Les professeurs de Guyane ont par ainsi décidé de soutenir le mouvement social en Guyane du printemps 2017 en demandant un plan d’urgence pour l’éducation et une refonte des conditions d’enseignement. Pour compenser ces faiblesses, des bonifications substantielles sont accordées aux enseignants qui se décident à faire le grand bond dans ce qu’il convient d’appeler des « exceptions territoriales ». Ainsi, les enseignants nommés en Guyane bénéficient au bout de cinq ans d’un bonus de 100 points par vœu cumulable avec les bonus liés aux REP et REP+. 1000 points sont attribués aux ressortissants d’outre-mer qui veulent enseigner dans leur région d’origine (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Mayotte). Ce barème les rend ainsi prioritaires pour leur mutation. Un dispositif qui reste décrié par de nombreux ressortissants pour sa lourdeur et quasiment invisible dans les programmes des candidats à la présidentielle. A quand un vrai débat sur ce système méconnu ?

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Janine Eguienta

Janine Eguienta

Irrésistiblement attirée par les problématiques économiques et sociales, je cherche en permanence à comprendre et à expliquer. Une plume, une feuille et du sens critique, voilà le secret pour donner de la valeur ajoutée à la vie !

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