[INTERVIEW] Yannick et Alicia : « Carter et ASFS c’est le résultat de défaites, de victoires, de challenges. »

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Jeunesse Outre-Mer a rencontré pour vous Yannick Jotham et Alicia Hadjard, tous deux cofondateurs de An Sav Fè Sa, quelques jours après la sortie expérimentale de leur toute première plateforme qui réunit co-voiturage et réservation de chauffeurs privés en Guadeloupe. Quelques mots sur cette rencontre qui a eu lieu dans le premier espace de co-working Le Spot à Jarry en Guadeloupe, au plein milieu d’un afterwork sur le thème gaming & networking. Ambiance décontractée, design tendance, lumières tamisées, Yannick est un habitué des lieux. Alicia, à peine débarquée de l’avion, pour un retour définitif aux sources, prend possession des lieux et est déjà à pied d’œuvre : objectif réseautage… Les deux acolytes sont très complices, Alicia finit les phrases de Yannick et vice versa.

Rappelez-nous vos parcours respectifs et la naissance de votre projet An Sav Fè Sa.

 

Alicia : Nous avons un parcours commun. Nous avons tous les deux fait des études de ressources humaines. Moi dans la gestion du personnel et la paie, Yannick dans le recrutement. Nous nous sommes rencontrés à la fac. Nous avons sympathisé et sommes devenus amis car nous avions des ambitions communes. Nous voulions également tous les deux un jour « rentrer au pays ».

Yannick : Lorsque je suis parti à Londres pour mon stage j’ai découvert la plateforme People per hour spécialisée dans le référencement de services. J’y ai décelé un véritable potentiel et y ai aussi relevé des failles. J’en ai parlé à Alicia. Et nous nous sommes dit : pourquoi pas le faire en Guadeloupe ? Au début nous voulions regrouper un certain nombre de services sur une seule plateforme. J’aime beaucoup la métaphore du « coupeur de canne » (rires). L’idée c’était que tous ceux qui avaient un savoir-faire quelconque étaient susceptibles de pouvoir le mettre en avant sur l’application…

A : …Nous nous sommes vite rendus compte que c’était un projet très ambitieux et qu’il fallait y aller étape par étape et commencer plus petit. Nous avons donc décidé de nous concentrer sur le service où il y a aujourd’hui le plus de demandes en Guadeloupe. Nous sommes aisément arrivés à la conclusion après plusieurs études de marché, que le transport constituait une vraie problématique sur l’île.

Y : …Même si nous gardons toujours en tête notre objectif premier. Nous avons commencé par aller au Brain Bar à la rencontre d’autres entrepreneurs accompagnés d’un intervenant spécialisé. Nous avons confronté nos idées. Et lorsque nous parlions de la problématique du transport on voyait les yeux des gens briller. C’est ce qui nous a donné pour ainsi dire le « balan » (élan en créole ndlr) qu’il nous manquait. Nous y avons rencontré également l’un de nos associés Mathieu Party qui a créé et qui anime cet événement qui a lieu tous les mois à Paris. Dès mon retour de stage fin 2014, tout a commencé : le premier pitch, les premiers brainstormings, les premières ébauches, le tout premier business plan.

Notre objectif lorsque nous avons créé An Sav Fè Sa était de répondre à un besoin local avec des compétences locales, en mettant l’accent sur la valorisation des compétences sur le territoire car nous avons énormément de talents. ASFS est une société prestataire de services et Carter est LE premier de ses services ; tous les deux sont nés de défis, de projets mais aussi d’échecs.

Quels ont été les événements les plus marquants de votre aventure ASFS ?

Y : Le défi de la BPI a été notre premier challenge. Le but était de faire un pitch sous forme de vidéo sur YouTube et de récolter le plus de likes possibles. Nous n’avions jamais communiqué au grand jour sur notre projet car souvent les entrepreneurs ont peur qu’on leur vole leurs idées. Mais le fait de partager avec les autres nous a beaucoup aidé. Nous nous sommes rendus compte que nous avions tout à gagner avec à la clé 30.000€ pour le vainqueur. Finalement le pire qui aurait pu nous arriver était de revenir à la case départ.

A : Alors on s’est lancé, on s’est battu, on n’a pas remporté le premier prix du concours mais la communauté nous a beaucoup soutenu et avons réalisé l’engouement suscité par ce projet. Cela a donné une impulsion considérable à ASFS. Cette défaite n’en a pas vraiment été une. La BPI nous a vraiment permis de nous lancer. En découle un effet papillon avec plusieurs évènements en cascade.

Y : Nous avons connu quelques échecs, nous nous sommes remis en question et avons pris conscience que nous ne pouvions pas travailler à côté et que le projet nécessitait de pouvoir s’y pencher à plein temps. J’ai donc dû sortir de ma zone de confort et quitter mon CDI.

A : J’étais censée pour ma part partir au Canada, j’ai dû faire un choix. Nous n’étions pas assez concentrés pour ce projet. En étant salariée et en ayant seulement 4 heures par jour dédiées à Carter ce n’était pas suffisant. Aujourd’hui, du matin ou soir on pense Carter.

Cela en fait des activités ! Comment conciliez-vous vie privée et vie professionnelle ?

A : La compagne de Yannick et Jérémy, l’un de nos meilleurs amis, ont été nos premiers juges.

Y : Nous sommes dans la vie de tous les jours meilleurs amis. On peut donc parler boulot et la minute d’après switcher. J’ai quitté mon travail avec tous les avantages que cela peut représenter (voiture, salaire, stabilité). Aujourd’hui je ne fais plus le projet pour moi mais aussi pour mes associés et pour ma famille, car je serai bientôt papa. Ma compagne m’a soutenu, mes parents aussi. Ils ont cru en nous, en moi et je leur ai prouvé qu’ils avaient raison de le faire.

A : Le fait de ne pas avoir de CDI fait toujours peur à l’entourage. Mes parents aussi croient au projet.

Y : Nos journées se sont intensifiées avec le crowdfunding. Il n’y a pas de journée type. On peut passer d’une activité à l’autre en fonction du coup de fil que nous allons recevoir. Nous sommes sur le terrain très tôt. Au programme : rencontre de partenaires, gestion des demandes sur l’appli, gestion de l’activité de recrutement sur laquelle Alicia va pouvoir me donner un coup de main maintenant qu’elle est à plein temps en Guadeloupe.

Vous avez lancé il y a quelques jours la version bêta de l’application Carter ? Quels sont vos premiers retours?

Y : Oui cela fait déjà un mois, mais la version bêta n’aurait d’ailleurs jamais dû voir le jour à la base. Nous avons organisé un jeu concours pour la Saint-Valentin et nous avons réalisé que ce n’était pas ce qui intéressait réellement nos clients. Ils nous réclamaient bel et bien de pouvoir obtenir l’application. Certains étaient même prêts à payer pour la tester.

 

A : Aujourd’hui Carter c’est 100 bêta testeurs, une dizaine de demandes de covoiturages par jour, 15 chauffeurs, une moyenne de 5 courses par jour avec un gros pic de demande le premier jour (ce qui n’est pas rien pour notre échantillon test). Nous n’avons pas eu l’idée du siècle mais nous l’avons concrétisée.

Y : Nous avons lancé une campagne crowdfunding pour aller plus loin et obtenir des fonds afin d’améliorer l’application et de pouvoir proposer à nos chauffeurs d’être formés.

Notre leitmotiv c’est de tordre le cou aux clichés. Le dernier cliché que nous avons à cœur de détruire est celui qui dit que les guadeloupéens ne soutiennent pas. En 48h, nous avons obtenu 1000 euros soit 13% de notre objectif. Grâce à cela, les utilisateurs sont acteurs de notre histoire. Nous pourrons enfin savoir si nous sommes validés par nos clients et à ce moment-là nous pourrons dire que plus rien ne nous fera peur car la communauté aura validé ce projet, d’ailleurs nous vous invitons à nous soutenir en allant sur le site www.jesoutienscarter.com

A : Le crowdfunding marque la dernière ligne droite et constitue une épreuve de feu avant la sortie de l’application sur iOS et Android. Et pourquoi pas fin 2017, le petit frère de Carter mais on ne vous en dit pas plus. Cela dépendra du succès de Carter.

Y : L’ambition de Carter c’est de s’imposer comme la solution digitale aux Antilles en accompagnant les antillais en Guadeloupe et en Martinique tout au long de la journée en mutualisant un ensemble de services. Carter et ASFS c’est le résultat de défaites, de victoires, de challenges. Le squelette de la première application a pris du temps à être défini mais il pourra être reproduit à l’infini sur d’autres services après des études de marché et la définition d’un modèle économique viable.

Yannick, tu as réalisé un mémoire intitulé « de la génération Bumidom à la génération Y : une transition vecteur d’un avenir socio-économique ». Ce retour au pays est-il une illustration de cette transition ?

Y : Au moment où j’ai réalisé mon mémoire, entrepreneuriat et le retour des compétences faisaient partie des solutions que je proposais pour pallier le problème de l’emploi en Guadeloupe pour les jeunes de ma génération. Je réalise maintenant que je fais réellement ce que je préconisais dans mon mémoire. Les gens sont beaucoup partis des Antilles et continuent encore de quitter notre île…

A : …Il faut inciter les jeunes à revenir. Il y a énormément de choses à faire en Guadeloupe.

Quel est votre message pour la jeunesse ultramarine et aux jeunes guadeloupéens ?

Y : Il y a tout à faire ! Croyez en vos compétences ! Croyez en vous ! Il y a quelque chose qui se passe en 2017 en Guadeloupe. Si on veut être à l’endroit où il s’opère un vrai changement, il faut être ici !

A : Il faut revenir ! Ne pensez plus et faites-le !

Le mot de la fin ?

Y&A : Soutenez Carter !

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Lydia LOIMON

Lydia LOIMON

Originaire de la Guadeloupe, je m'intéresse de très près à l'entrepreneuriat mais surtout aux différentes initiatives jeunes sur le territoire.