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Le BUMIDOM (Ndlr : Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer) est un organisme créé en 1963 par Michel DEBRE, ayant contribué au départ de plus de 260 000 ultramarins en proie à la crise de l’industrie sucrière à la Réunion, en Guadeloupe et en Martinique. Ce dispositif qui leur promettait un avenir prospère s’est avéré être à l’origine d’une fracture sociétale qui jusqu’à aujourd’hui, s’en ressent. C’est donc sur ce thème que Robert Georges a choisi de nous transporter : Marco, un jeune métis originaire des Antilles et trentenaire infortuné, prépare son mariage lorsqu’il apprend qu’il hérite de sa grand-mère. Adopté et vivant de surcroit depuis toujours en France métropolitaine, cet évènement le conduira à se rendre pour la première fois sur l’île de la Martinique à la découverte de son histoire. Entre préjugés, rires et émotions, il partira à la recherche de sa mère biologique, cette inconnue, si proche et si lointaine.

Parlez-nous de vous et de votre parcours.

Vous savez, le hasard fait bien les choses. Si je n’avais pas mis les pieds dans cette classe de collège option théâtre, je pense que je serais passé à côté de l’essence même de ma vie. Car, le théâtre est devenu à ce moment un moyen pour moi de canaliser mes émotions, et ainsi de pouvoir les exprimer. De ce fait, j’ai continué dans ce sens jusqu’à la fin de mon cursus lycéen. Puis le moment tant redouté arriva : que vais-je réellement faire de ma vie ? Comme beaucoup, j’étais hésitant. J’avais le choix de continuer dans le domaine du théâtre ou de me lancer dans un vaste projet humanitaire. J’ai donc décidé de suivre mon instinct et d’intégrer l’école de comédie Claude Mathieu (Paris 18ème). J’y ai suivi une formation durant 3 ans, et parallèlement un cursus universitaire à Nanterre en théâtre et cinéma. Une fois mes études achevées, j’ai décidé de partir en quête de succès professionnels vers le nouveau monde, les États-Unis, puis je suis revenu en France, où j’ai cumulé quelques rôles.

C’est donc à ce moment qu’a germé l’idée de réaliser un film ? D’ailleurs, comment passe-t-on de l’envie d’être comédien à celle de se retrouver derrière les caméras ?

Dès que j’ai su avec certitude l’orientation que je devais prendre, j’ai tout de suite compris que pour m’accomplir, il fallait que je me dépasse. Et puis, j’ai toujours voulu rejoindre la grande famille des acteurs réalisateurs. Comme beaucoup de réalisateurs, j’ai démarré en jouant des petits rôles, puis j’ai commencé à écrire des pièces de théâtre et au fur et à mesure je me suis fait des contacts.

Mais le vrai déclic, m’ayant poussé à la conquête d’une place au soleil dans le monde du cinéma, est né d’une collaboration qui n’a finalement pas abouti. C’est à partir de ce moment, que j’ai commencé à me poser des questions sur moi-même, ainsi que sur mes capacités à réaliser un projet en tant que seul chef réalisateur. Et puis je me suis dit : Pourquoi les autres et pourquoi pas moi… ?

De plus, ce fut une période où quelque part je me cherchais. J’avais plusieurs interrogations concernant mes origines ainsi que sur le rapport que j’entretenais avec ma créolité. Et là nous y sommes ! Ce moment précis où l’histoire prit forme et que l’envie de la raconter par le biais du cinéma, m’est apparue comme une évidence. Dans les faits, ce scénario est en réalité inspiré de mon vécu. Bien sûr, il ne faut pas y voir une autobiographie, ni la simple histoire d’un enfant d’origine antillaise adopté par des métropolitains, mais plutôt l’histoire du BUMIDOM et de ses conséquences. Il a occasionné de la destructuration familiale, dont dans certains cas l’abandon d’enfants. Cette histoire a pour objectif de parler à tout le monde. C’est pour cette raison que j’ai voulu qu’elle soit divertissante, tout en apportant quelque chose d’utile au public.

J’ai appris que vous teniez à faire ce film de façon indépendante ? Pourquoi ?

Lorsque l’on est porteur d’un projet mais que tout semble laisser croire que vous êtes le seul à vraiment y croire, que l’on se prend des réflexions négatives à longueur de temps ou que l’on doit faire face à des réactions totalement stéréotypées, être confronté assez régulièrement à des conseils plutôt rigides, et je peux vous dire que j’y ai eu droit plus d’une fois (rires), on prend conscience qu’il suffit d’être entouré de personnes qui croient en vous pour que cela devienne réalisable.
Néanmoins, au-delà de tous les soutiens que j’ai pu gagner jusqu’à ce jour, il n’empêche que ce n’est pas chose facile de monter un tel projet seul, en particulier au niveau budgétaire. Il est de plus en plus difficile d’obtenir des aides provenant d’acteurs tels que des établissements publics par exemple. C’est pour cette raison que je tiens à lancer un appel au grand public, et donc à me tourner vers eux afin de financer et de réaliser un projet qui parlera à tous. Je suggère à qui le souhaite de le soutenir, en y apportant sa participation aussi modeste soit-elle. Bien que mon équipe et moi-même soyons prêts à démarrer le tournage de ce film, il ne nous manque plus qu’un élément: le budget. C’est pour cette raison que j’ai mis en place un système de cagnotte en ligne Leetchi où chacun peut donner ce qu’il peut 1€, 5€, 10€, 20€…

Votre scénario aborde une question qui nous concerne tous en tant que jeunes d’ici ou d’ailleurs, issus de multiples mélanges et donc de diverses cultures : la question identitaire. Pour quelles raisons pensez-vous qu’il est essentiel de savoir d’où l’on vient ?

En tant qu’enfant adopté par des parents de couleur blanche et ayant vécu mon enfance en France métropolitaine, je ne me sentais pas du tout antillais. Et puis, la vie m’a semé de toutes petites miettes, sous forme de bonnes rencontres, d’images que je pouvais renvoyer aux autres, etc. D’ailleurs, elles m’ont irrésistiblement menées jusqu’en Martinique, un peu comme le personnage principal du film. Le plus drôle dans tout ça, c’est que la première fois que je me suis rendu là-bas, j’ai été accueilli en tant que Martiniquais, cela m’a beaucoup troublé car c’était la première fois que l’on me reconnaissait en tant que tel.

A partir du moment où j’ai compris que je cultivais une colère injustifiée, et que j’étais tout simplement en manque d’informations, tout semblait plus clair. On se construit et donc on apprend à se découvrir ainsi qu’à s’apprécier tel que l’on est. Mais pour comprendre qui j’étais réellement, il a quand même fallu que je remonte à la source : ma mère.
Dans cette histoire je souhaite montrer que la femme, est le pilier sans lequel la société peut s’effondrer. Et si le pilier est défaillant que fait-on ?
Depuis l’époque de l’esclavage, la femme occupe une place centrale au sein de la structure familiale. Cette société matrifocale selon laquelle elle devait travailler, afin de subvenir seule aux besoins de ses enfants, était à l’époque de ma mère toujours d’actualité, d’ailleurs elle l’est encore de nos jours.
Je pense qu’une mère est un repère, car liée à la construction identitaire d’un individu.

En réalité, ce scénario est une histoire de transformation, initialement ma transformation. J’invite donc le public à se remettre en cause, et à s’interroger sur le sens que peut prendre une vie, lorsque l’on accepte de comprendre, ce qui nous caractérise en tant qu’individu aux multiples couleurs culturelles.

Pour finir, compte tenu de votre parcours et fort de l’expérience que vous ont apportées vos connaissances dans le domaine du théâtre ainsi que la préparation de ce projet, quel message passeriez-vous à la jeunesse ultramarine actrice d’aujourd’hui et de demain ?

Aux jeunes. A vous qui êtes les fondations de la société d’aujourd’hui et de demain, n’oubliez jamais d’où vous venez, et surtout soyez vous-mêmes en toutes circonstances. Si vous voulez réaliser une action et que vous y croyez dur comme fer, ne laissez jamais personne vous dire que vous n’y arriverez pas. L’ambition finit toujours par payer, croyez-moi. Gardez la joie dans ce que vous faites, c’est un moteur qui peut vous faire déplacer des montagnes. Dans mon cas par exemple, bien que mon projet ne soit pas encore abouti, je continue et continuerai à me battre pour qu’il finisse par briller.
N’oubliez pas non plus que l’unité est très importante, ensemble on est toujours plus fort. Kon yo ka di : Sé on lanmen ka lavé lot, dé lanmen ka lavé an fidji. Autrement dit l’union fait la force !

N’hésitez pas à soutenir le projet de Robert Georges.

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Jennifer Damon

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