[INTERVIEW] Promouvoir le patrimoine de la Martinique auprès de la jeunesse : un défi relevé par Sabine ANDIVON-MILTON

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[INTERVIEW] Promouvoir le patrimoine de la Martinique auprès de la jeunesse : un défi relevé par Sabine ANDIVON-MILTON

Qu’est ce que l’anthurium? Qui est Lumina Sophie? Qui étaient les premiers habitants de la Martinique? Nombreux sont les éléments que nous devons connaitre sur la Martinique. Histoire, culture, patrimoine, gastronomie… tant de thématiques et pourtant si peu connues. Pour enrichir la culture des jeunes, Sabine ANDRIVON-MILTON s’est alors lancée le défi de transmettre à tous le maximum de connaissances afin de devenir incollable sur ce département. Cette historienne, amoureuse de son île, crée alors le jeu de 9 familles sur la Martinique.

Racontez nous votre parcours !

Élève au collège de Sainte-Thérèse à Fort-de-France puis au lycée de Bellevue, je commence des études d’histoire sur le Campus de Schoelcher avant de rejoindre l’université La Sorbonne à Paris. De retour en Martinique, je poursuis mes études et obtiens un doctorat en histoire avec une thèse intitulée  » La Martinique et la Grande Guerre ». Entre temps, je passe le CAPESA  (Certificat d’Aptitude au Professorat de l’Enseignement du Second degré Agricole) et enseigne au Lycée Professionnel Agricole du Robert. J’y suis restée jusqu’à aujourd’hui pour plusieurs raisons: la taille de la structure crée un environnement familial, le cadre dans lequel est implanté le lycée et les élèves respectueux et peu nombreux, ce qui fait qu’il est plus facile de se concentrer sur ceux qui sont en difficulté afin qu’ils obtiennent leur baccalauréat.

Vous avez écrit de nombreux livres ! Pourquoi cette passion pour l’écriture?

Cette passion pour l’écriture vient surtout par cette volonté de vouloir transmette au grand public le fruit de mes recherches. En effet, j’ai toujours trouvé dommage que de belles recherches soient faites par des étudiants et des chercheurs et que les résultats restent dans les bibliothèques universitaires et  ne soient pas accessibles au grand public.

Pouvez-vous nous parler du concept REALIZ ?

REALIZ est une opération qui accompagne les habitants des DOM-TOM dans la réalisation de leur projets à vocation éducative, culturelle,  environnementale et sportive. Des projets de personnes qui ont à cœur de faire avancer leurs territoires et proposent des solutions concrètes.  La réalisation du jeu de cartes entrait dans la catégorie des projets culturels et j’ai tout naturellement présenté ma candidature puis l’équipe REALIZ a validé ma participation.  Plusieurs projets seront retenus par département et les trois premiers seront récompensés. Le 24 novembre dernier, c’est avec un immense honneur que nous avons gagné le premier prix REALIZ.

Pouvez-vous nous présenter votre projet?

Je commence toujours  l’année scolaire en faisant des tests de culture générale sur la Martinique avec mes élèves et force est de constater que nous subissons une déculturation galopante. Les élèves ne connaissent pas les éléments basiques sur la Martinique: la superficie, le nombre de communes, le nom du maire de leur commune, les traditions. Cela n’est pas propre à la jeunesse seulement.  Après ce triste constat, je me suis demandée ce que je pouvais faire pour changer les choses et j’ai pensé à un jeu car je suis persuadée que le jeu est un bon vecteur pour transmettre la connaissance. J’ai réalisé un jeu de cartes 9 familles spécial Martinique avec les familles personnalités, patrimoine, économie, fruits, légumes, fleurs, dates importantes, géographie, et animaux.  En s’échangeant les cartes, les noms restent et cela enrichit la connaissance des joueurs.  J’ai voulu que ce jeu soit distribué gratuitement dans les écoles primaires et les centres de loisirs car s’il était payant, cela aurait freiné sa diffusion. J’ai alors lancé une cagnotte participative en expliquant ma démarche et la population a joué le jeu.  Je n’ai eu aucune subvention ni sponsor. Seuls les Martiniquais ont contribué et je profite pour les remercier de m’accompagner dans ce défi.  Dans la même lancée, j’ai aussi réalisé pour l’Évêché un jeu de 7 familles que je leur ai remis afin de dynamiser le catéchisme.

                                                

Parlez nous de votre rapport avec la jeunesse.

Etant professeur dans un lycée, je fréquente la jeunesse régulièrement. Je connais leurs difficultés et leurs angoisses.  J’ai de bons rapports avec mes élèves car je leur explique dès le premier cours que je suis là pour les faire réussir à leur examen et leur donner le bagage nécessaire pour cela. Je ne suis pas une « prof copine » mais je suis à leur écoute. Je les respecte et leur demande la réciproque. Je reconnais qu’en 25 ans, les choses ont beaucoup changé et que les rapports professeurs-élèves sont parfois difficiles mais il faut quand même garder espoir et ne pas se décourager car nous avons entre nos mains les adultes de demain.

Vous parlez de la relation professeur-élève ! Elle est loin d’être facile de nos jours en effet. Comment gérez vous cette relation au quotidien? Quels sont les conseils que vous donneriez aux jeunes professeurs et/ou à ceux qui comptent s’orienter dans cette voie?

Dès la première rencontre avec les élèves, il faut leur dire clairement les choses : que vous êtes là pour les aider à réussir et pas pour vous affronter avec eux. Vous devez leur dire comment vous fonctionnez et ce que vous attendez d’eux : écoute, discipline et respect. Il faut être ferme car les élèves sentent très vite comment vous êtes.  Il ne faut pas hésiter à lever le ton afin de leur montrer que c’est vous qui êtes « maître » de votre classe.  Les premiers mois sont déterminants. Il faut être  aussi à leur écoute et ne pas hésiter à quitter le sujet du jour pour faire du social. Certains élèves n’ont pas à la maison des personnes pour les conseiller et les écouter et ils sont contents d’entendre certaines choses. Et oui, être professeur ce n’est plus transmettre un enseignement mais c’est aussi être à l’écoute des élèves, les observer pour détecter leur mal être et les encourager. Toutefois, les choses ont évolué et nous n’avons plus les mêmes élèves qu’il y a 20 ans mais il faut toujours montrer sa fermeté et éviter l’affrontement direct.

Qu’envisagez vous pour la suite ?

J’ai plusieurs projets en cours dont un qui est déjà bien avancé. Il s’agit d’un jeu de société intitulé LA MARTINIQUE AU BOUT DES DOIGTS qui oppose deux groupes qui ont 1 minute 30 pour répondre à une thématique sur la Martinique.

Ce jeu comporte 80 cartes de niveau difficile destinées aux adultes, spécialistes ou séniors. Par exemple: citez 10 noms de dancing et boites de nuits qui ont disparu, 10 noms de sénateurs, 10 noms de pianistes. Il comporte également 120 cartes pour tous les niveaux. Par exemple: citez 10 noms de confiseries locales, de quartiers de Sainte-Marie, titres de cantiques de Noël.

Ce jeu de société sera normalement disponible pour les fêtes de Noël. Pour l’avoir testé à plusieurs reprises, je suis assez satisfaite car les joueurs sont ravis. Cela leur permet de se plonger dans le passé, de réfléchir et de s’amuser.

Par rapport à votre expérience et votre parcours, quels conseils donneriez- vous aux jeunes ultramarins?

Je dirais aux jeunes ultramarins qui peuvent revenir après leurs études de le faire car la Martinique a besoin d’eux. La nature a horreur du vide. Je suis aussi consciente qu’il n’y aura pas de travail pour tout le monde mais il faut quand même essayer. Si vraiment on ne peut pas travailler en Martinique, il ne faut surtout pas tourner le dos à l’île et essayer de revenir dès que l’on peut en vacances pour que le cordon ombilical ne soit pas coupé. Il ne faut jamais oublier d’où l’on vient car les autres sont là pour vous le rappeler si vous avez oublié.  Que ceux qui feront leur vie dans l’hexagone, transmettent à leurs enfants cet amour du pays, en leur parlant de leur enfance, en leur montrant des photos. Maintenant avec internet tout est plus facile.

J’ai appris à aimer la Martinique lorsque je l’ai quittée pour mes études à Paris. Avant je n’éprouvais pas ce sentiment mais l’éloignement vous fait prendre conscience de beaucoup de choses notamment que là où vous êtes ce n’est pas chez vous. C’est ce que j’ai ressenti. Tout me manquait: mon jus de canne, mon eau de coco, ma musique, mon soleil… De plus, j’avais rencontré des étudiants qui, lorsque je leur disais que je venais de la Martinique, n’avaient qu’une image en tête: celle des cocotiers, de la mer bleue et du soleil. J’étais frustrée que l’on réduise mon île à ces simples éléments et j’ai décidé de la connaître mieux.

Lors de mes conférences, je rappelle ces faits et je dis au public qu’il nous faut absolument connaitre notre île pour en parler. Connaître son patrimoine, sa gastronomie, ses coutumes. Il faut avoir des arguments pour la présenter afin que nous ne soyons pas réduits à une simple île tropicale. Rappeler au monde que des Martiniquais ont participé à tous les événements nationaux et internationaux et qu’ils ont porté leur contribution à la défense de la France hexagonale car ils furent nombreux à prendre part aux différents conflits et je termine toujours en disant que lorsque l’on connait son histoire, on ne vous raconte pas n’importe quoi et vous ne vous faîtes pas  manipuler.

Alors, vous non plus, vous ne connaissez pas tout de la Martinique? Pas de panique, vous pourrez vous offrir bientôt une connaissance immuable sur notre coin de paradis !

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Céline Clairicia

Céline Clairicia

Amoureuse de mon île, mon rêve est de contribuer au développement de la Martinique. Attirée par le secteur touristique, j'aspire à travailler dans ce domaine. J'ai rejoint le pôle rédaction de Jeunesse Outre-Mer afin de partager la passion que j'ai pour mon petit coin de paradis en mettant en avant des projets, des personnes, des innovations... qui tendent à son évolution. Mon but premier est de montrer que la Martinique n'est pas qu'un paysage merveilleux de carte postale mais beaucoup plus !

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