[INTERVIEW] Ludvik Jean-Denis, une jeune figure de la littérature antillaise

“De l’autre côté de la mer” : la question migratoire mise au jour de la littérature antillaise par Valérie Siracus
19 décembre 2017
Et si tu devenais huissier de justice ?
15 janvier 2018
Voir tout

[INTERVIEW] Ludvik Jean-Denis, une jeune figure de la littérature antillaise

Quand le monde littéraire semble être en déclin, Ludvik Jean-Denis prend le contre-pied à 21 ans en proposant son roman au public par une auto-publication. Fort d’une grande détermination et porté par ses convictions,  Ludvik nous emmène à travers cette interview sur son parcours et les étapes qu’il a dû franchir avant d’acquérir le titre d’auteur.

Pouvez-vous nous expliquer quelles sont les étapes que vous avez suivies pour aboutir à la rédaction de votre livre ? Quel cheminement vous a mené aujourd’hui à sa publication ?

J’ai toujours eu envie d’écrire un roman mais j’étais beaucoup trop impatient. J’ai commencé à écrire au lycée mais sans grande conviction. J’abandonnais toujours au bout d’une dizaine de pages. À la fin de l’année 2015, j’ai entamé l’écriture de mon premier roman avec la ferme intention de l’achever.

L’esclavage est un thème qui m’interroge et me passionne à la fois. C’est sans hésitation que j’ai décidé d’écrire une fiction historique autour de cette terrible époque qui laisse encore des traces dans notre société.

Avant de me lancer dans l’écriture, je me suis donc plongé dans les ouvrages et les documentaires qui abordaient l’esclavage en Métropole et particulièrement aux Antilles françaises. J’ai lu quelques articles du Code Noir pour bien rendre compte des effroyables châtiments que subissaient les esclaves. Il m’a aussi semblé important de connaître l’histoire de France, notamment  la succession des nombreux régimes politiques qui ont ébranlé le pays pour certains et rétabli une stabilité pour d’autres. Une fois tous mes documents en mains j’ai mis en place ma trame narrative et j’ai commencé l’écriture de mon roman.

Dans celui-ci, je retrace la vie que pouvaient avoir les esclaves dans une habitation ainsi que les souffrances qu’ils enduraient. Certains héros historiques sont mis en lumière comme Delgrès, Ignace où encore Toussaint Louverture. Ici les faits véridiques servent à dérouler l’intrigue du roman et c’est volontairement que je n’ai pas fait preuve d’une grande rigueur. La fiction est au service de l’histoire, tout comme l’histoire est au service de la fiction.

Après la publication, j’ai mis en place une stratégie de communication en créant une page Facebook et un site internet pour m’aider à promouvoir mes productions.

À la présentation de votre ouvrage la première chose qui choque est votre jeune âge. Face à un sujet aussi complexe et sensible que l’esclavage aux Antilles, pensez-vous avoir la maturité nécessaire pour représenter les acteurs fondamentaux de notre histoire ? Votre entourage vous a-t-il aiguillé ?

Il est vrai que mon âge choque plus d’un surtout quand on connaît la complexité du thème que j’ai choisi de traiter. Il serait prétentieux de dire que j’ai la maturité nécessaire pour représenter les acteurs fondamentaux de notre histoire, bien que l’âge ne fasse pas la maturité. L’esclavage est un sujet très vaste qui soulève de nombreux questionnements où il n’y a aucune réponse universelle puisque les avis sont très partagés. Ma formation universitaire m’a permis de développer un esprit critique que je mets au service de l’histoire, de la littérature et de l’écriture. À mon avis il sera toujours difficile d’aborder la question de l’esclavage dans notre société actuelle. Ma famille et mes amis m’ont beaucoup aidé et je ne cesserai jamais de les remercier pour leur dévouement et leur soutien indéfectible.

Quel type de lectorat tentez-vous de toucher ?

C’est un roman intergénérationnel. Je veux attirer l’attention d’un public diversifié, aussi bien les lecteurs occasionnels que les amoureux de la lecture. C’est un livre accessible à tous.

Pourquoi l’auto-publication ? Est-ce un choix ou une conséquence liée aux difficultés du monde éditorial actuel ?

 

C’est plus un choix qu’une conséquence. Quand j’ai décidé d’écrire mon livre, je n’ai jamais eu la prétention d’être édité chez les monstres parisiens qui concentrent la majeure partie de la production littéraire française et étrangère. C’est naturellement que j’ai cherché une alternative pour publier mon ouvrage. Après des heures sur le net, j’ai trouvé la plateforme Book on Demand, une plateforme d’autoédition qui m’a paru intéressante à tous les niveaux (démarches administratives, services et prix pratiqués). En 2017, l’autoédition sort petit à petit de l’ombre des grosses maisons d’édition, qui elles-mêmes, partent à la recherche de la future perle à travers les auteurs autoédités.

Loin d’être une fatalité, l’autoédition peut être un véritable tremplin. De nombreux concours d’écritures émergent d’années en années, où de nombreux auteurs indépendants brillent grâce à leur talent alors qu’ils n’auraient jamais connu ce succès en ayant adopté le parcours classique de l’édition. Je connais quelques autoédités qui ont été repérés et publiés à compte d’éditeur. Mon tour viendra, un jour qui sait ? (rires).

 

Sur votre site internet, vous semblez être un jeune homme impliqué dans la vie culturelle et historique de la Guadeloupe. Quelles ont été vos influences ?

En effet, avant mon départ pour la Métropole, j’étais impliqué dans la vie culturelle et historique de la Guadeloupe. Tout d’abord, j’ai été membre d’une association carnavalesque réputée et engagée dans la valorisation de la culture créole. Ce fut une véritable expérience, qui aujourd’hui enrichit mes écrits. J’ai également été au cœur de la vie politique et culturelle en étant au Conseil Régional des Jeunes durant la mandature 2013-2017, un organe consultatif de la Région Guadeloupe. J’ai participé à de nombreux échanges et événements tel que le Congrès des Écrivains de la Caraïbe, qui m’a permis de découvrir et échanger avec des auteurs fantastiques. Même en étant en Métropole, je suis en contact permanent avec l’actualité de là-bas et finalement, j’ai encore l’impression d’être sur mon île.

Pouvez-vous nous parler de votre prochain roman : KENBWA AN LARI LA, l’ésotérisme antillais ?

C’est l’histoire d’un jeune lycéen, Ti-Mano, qui en rentrant du sport découvre un mystérieux phénomène dans le quatre-chemins de la rue Acacia, une poule blanche fendue en deux. S’ensuit une immense agitation dans la famille de l’adolescent et le quartier. Plus tard, il fera l’acquisition d’un bracelet en or « volé » sur le trottoir et les ennuis commencent pour lui et son compère Valère.

Dans ce roman, je veux montrer le poids des croyances dans la société antillaise. Quoi qu’on dise, le magico-religieux [le kenbwa] reste un sujet assez tabou aux Antilles, qui peine à trouver une légitimité à cause de la dualité avec la religion. Ce sujet est aussi effrayant que passionnant. J’ai lu énormément d’article sur ce sujet dont celui de Philippe Chanson « Religion et créolité : Antilles françaises, Haïti, Mascareignes » et j’ai découvert de nombreux éléments notamment l’origine même de la « magie noire ». Ainsi, j’ai pu avoir un fil conducteur pour le déroulement de mon récit en y insérant des éléments qui étaient à ma connaissance.

Vous affichez un réel désir de vous affirmer en tant qu’auteur, est-ce la voie professionnelle définitive que vous envisagez ?

Il est vrai que je veux m’affirmer en tant qu’auteur, mais ce n’est pas pour autant que j’en ferai ma profession. J’écris avant tout pour me faire plaisir et ensuite partager ce que je ressens avec les lecteurs, qui j’espère, se retrouveront à travers ma plume. Pour l’instant je me consacre à mes études puisque j’aspire à être un professeur de français. Bien évidemment les deux peuvent s’allier mais cela demande beaucoup de temps et de la patience. Je verrai bien où cela me mène.

Enfin, comment gérez-vous cette toute nouvelle notoriété ? Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaiterait s’engager dans cette voie ?

Je pense que je gère ma notoriété plutôt bien. Je reçois de nombreux messages d’encouragements et de félicitations, c’est toujours agréable. J’ai reçu des retours divers et variés sur mon roman ainsi que des félicitations pour mon engagement dans une cause aussi complexe que l’esclavage. Mon passage au Salon du livre Paris 2017 m’a donné beaucoup confiance en moi. J’ai aussi pu échanger avec des auteurs Antillais et Guyanais.

Je dirais à un jeune qui veut s’engager dans cette voie : fonce ! Inutile de laisser place à l’incertitude, il y a une première fois à tout. Bien sûr, il y aura quelques passages à vide mais c’est tout à fait normal. La Guadeloupe a beaucoup de talents, il faut juste de la confiance et de l’audace.

The following two tabs change content below.
Keyza Romil

Keyza Romil

Actuellement en Master métiers du livre et de l’édition pour travailler dans le domaine du livre, le pôle rédaction a su être une belle occasion pour moi d’appréhender un nouvel aspect de la littérature outre-mer. Souriante et pleine de vie, mon maître mot est la positivité.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :