[INTERVIEW] Chantal Saint-Olympe Laperdris : « Mon handicap, mon combat, ma force »

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« 23 février 1982, mardi gras, Chantal se prépare à rentrer chez elle pour profiter du carnaval. Sur la route, un véhicule percute violemment sa voiture. Brisée en mille morceaux, laissée pour morte, elle se relève à la force de sa volonté et de l’amour des siens. Un témoignage émouvant qui vous remplira de bonheur.  » Tel est le résumé de son livre. Chantal Saint-Olympe Laperdris, paraplégique, nous raconte aujourd’hui une partie de son parcours. Parce que nul n’est à l’abri d’un accident, parce qu’il peut s’agir de nous ou l’un de nos proches demain et surtout pour encourager et transmettre un message d’espoir à ceux qui sont à mobilité réduite, nous avons tenu à partager avec vous cette  rencontre.

Racontez nous votre parcours !

Je suis Chantal Saint-Olympe Laperdris, j’ai 54 ans. C’est dans ma 19 ème année, que ma vie bascule. Le 23 février 1982, je suis victime d’un accident de la voie publique, un véhicule percute le mien et je deviens paraplégique. A 19 ans, les projets ne sont pas encore figés, mais mon plus grand souhait était celui de devenir professeur, d’éducation physique, car je ne concevais pas de passer une journée sans faire du sport. J’ai fait de l’athlétisme en compétition, du tennis, du judo, de la danse … Bref, tous les sports m’intéressent, même le rugby !

La vie en a décidé autrement et il a fallu accepter et s’adapter.  Je n’ai eu aucune difficulté d’acceptation, car j’ai tout de suite compris qu’accepter permettait d’avancer, vite et bien. L’adaptation, c’est différent, parce que tout ne dépend pas que de nous. Les infrastructures et les mentalités font partie des points facilitant ou pas l’adaptation. Et il y a plus de 35 ans, les choses étaient compliquées et bien différentes. Il n’y avait même pas de places réservées pour les PMR sur les parkings des centres commerciaux. Il n’y avait presque rien de pensé et fait en ce sens.

J’ai mené de grandes batailles en Martinique et durant des années pour faire entendre nos voix ! Et j’en suis assez fière…. J’ai laissé depuis, la place aux jeunes (médiatiquement), même si je n’ai rien abandonné et que j’œuvre toujours dans ce sens aujourd’hui !  Tout en étant en fauteuil, j’ai eu la chance de mener une vie totalement « normale ». Je suis mariée, j’ai eu mes 3 enfants en fauteuil et je suis l’heureuse grand-mère de quatre beaux petits-enfants ! La vie est merveilleuse et m’a beaucoup gâtée. Oui, elle m’a gâtée ! Je travaille, je conduis, enfin …. Je vis ! 

 Comment vous êtes vous insérée professionnellement?

Pourquoi travailler? Tout simplement, parce que j’ai refusé d’être dépendante de qui que ce soit, donc de mon mari ! J’ai commencé par suivre une formation avec l’AFPA, dans le domaine de l’informatique et lors de cette formation j’ai su que Bouygues-telecom s’installait en Martinique et recherchait des opératrices téléphoniques. J’ai postulé et j’ai été retenue, parce qu’il faut aussi dire et reconnaître que dès cette période, les choses bougeaient déjà pour la reconnaissance des PMR et des accords se passaient avec les grandes entreprises pour faciliter et inciter l’embauche des personnes handicapées avec des déductions de charges patronales et le fait d’imposer aux entreprises au moins 6% des embauches à cette population. J’en ai bénéficié et j’ai travaillé pendant quelques années dans la téléphonie avant d’être débauchée par EDF qui venait de signer un accord handicap et qui recherchait quelqu’un en fauteuil. J’ai eu la chance que ma notoriété de l’époque m’ait servie, car c’est EDF qui est venu me chercher. C’est très flatteur et rassurant, mais tout n’est pas si simple et facile, autant pour le salarié  RQTH (reconnaissance en qualité de travailleur handicapé) que pour l’entreprise.

J’ai bien-sûr rencontré certaines difficultés comme la restriction de l’accessibilité sur certains de nos sites EDF, de ma mobilité de carrière également ou encore des collègues peu serviables et courtois.

Alors on fait avec et on s’adapte. Je me souviens d’une collègue qui m’aidait de temps en temps pour mon fauteuil et un jour elle m’a dit :  « Il faudra que tu trouves une autre solution, parce que je ne suis pas payée pour ça ! » . J’ai reçu une belle claque, mais quelque part elle m’a aussi donné un coup de pied aux fesses, parce qu’effectivement, je me suis donnée les moyens de ne plus avoir à demander de l’aide et à être complètement autonome. J’ai donc fait l’acquisition d’un coffre électrique sur le toit de ma voiture qui prend mon fauteuil et qui me le descend sans aide d’autrui.  Je suis obligée de rappeler les collègues sur certains fonctionnements comme de ne pas jeter les agrafes par terre parce que cela peut crever mes pneus ou de ne pas mettre les bannettes trop en hauteur car je n’y ai pas accès.

De plus, par mes fonctions (Secrétaire Générale du syndicat Force Ouvrière à EDF), je suis amenée à me déplacer régulièrement seule sur la métropole. Il a fallu déroger au respect des accords sur les frais de déplacements me concernant, puisque tout est calculé sur la base d’un barème qui ne pouvait être appliqué pour moi, puisque les hôtels réellement accessibles qui me permettaient d’être autonome et en toute sécurité, sont bien plus chers que les hôtels référencés par l’entreprise.   La Direction a bien fini par se rendre à l’évidence, quand ils ont essayé par eux même de me trouver des hôtels qui rentrent dans le budget. Après trois bonnes années de galères et de négociations, c’est rentré dans le fonctionnement.  Ce sont des choses comme celles ci que les Directions n’évaluent pas tout de suite, comme pour les parcours professionnels et les évolutions de carrière. Il y a certes des avancées et des prises de conscience, mais le chemin est encore long. 

Aujourd’hui, je suis complètement organisée, mais je sais que si je devais changer d’emploi, j’aurai peu de choix, alors je reste où je suis car je m’épanouis et j’adore ce que je fais … Défendre les salariés ! 

Avoir une carrière et une vie familiale en même temps n’est jamais chose facile. Comment avez vous mené les deux face à votre situation en même temps?

Il n’est pas plus difficile à mon sens pour une mère handicapée que pour une mère valide, de mener sa vie sur les deux fronts, professionnel et personnel, car c’est juste une question d’organisation. Je dois me lever beaucoup plus tôt qu’une personne valide, pour me préparer car je mets plus de temps, mais je pense que c’est la vraie seule différence. J’ai toujours tout fait. Je me suis occupée de préparer mes enfants le matin, les amener à l’école, aller aux fêtes d’école, tout …. J’avais la même organisation qu’une maman « normale », je n’ai jamais senti de difficultés à gérer mes enfants et ma vie professionnelle. 

 

De plus en plus d’emplois sont ouverts pour les personnes à mobilité réduite. Malgré cette volonté d’évolution, certains peinent à s’insérer. Quels conseils leur donneriez vous?

C’est vrai que pour beaucoup, il est difficile de s’insérer dans la société, mais je ne pense pas que le problème vienne de la société en général. Le plus gros handicap est d’abord, le fait que les gens ne s’acceptent pas et n’acceptent pas leur condition et voudraient que les autres acceptent. Cela fait 35 ans que je suis en fauteuil et je n’ai jamais rencontré réellement de soucis ou de regards particuliers de pitié ou quoi que ce soit de la sorte. J’ai plutôt ressenti des regards d’admiration et d’interrogation … Je pense sincèrement que lorsque l’on s’accepte, cela déteint sur les autres et ils nous acceptent tout naturellement sans conditions. Je suis très heureuse aujourd’hui quand mes collègues ou mes proches me disent : « j’oublie que tu es en fauteuil » ! Donc le meilleur conseil que je puisse donner aux personnes comme moi pour s’insérer dans la vie professionnelle ou personnelle, c’est de commencer par s’accepter, avoir confiance en ce qu’ils sont et en ce qu’ils peuvent apporter par leur différence, c’est le ¾ du chemin parcouru. Après il reste les formations et la compétence. Il faut aussi que l’État soit plus ferme sur les sanctions lorsque les entreprises ne respectent pas le taux d’au moins 6% de TH dans les entreprises, imposé par la loi. 

Vous avez écrit un livre qui raconte votre histoire. Pourquoi un tel partage et ou avez vous trouvé la force de le faire? Quelles ont été les retombées suite à la publication de ce livre?

Il y a bientôt un an, j’ai sorti un récit autobiographique, intitulé « Et demain encore…Le soleil brillera ! »  Depuis de longues années, je me posais la question d’écrire ou pas ce livre. Bien des personnes autour de moi m’y incitaient en me disant que mon exemple de vie et d’acceptation pourrait surement en aider plus d’un ! Je n’y voyais pas plus d’intérêt que cela, mais à force d’entendre des personnes me parler de cet écrit j’ai fini par me laisser tenter, mais surtout pour mes enfants et mes petits enfants. Je me suis dit que finalement ce serait au moins cela que je leur laisserai sans grande ambition ou projection particulière sur ce qu’il pourrait donner au grand public.  

Finalement, j’ai été vraiment très touchée et surprise par l’enthousiasme et l’impact. Il a reçu une adhésion dont je ne m’attendais absolument pas  et est resté dans le top des meilleurs ventes de la Librairie Antillaise pendant plusieurs mois… Je suis très touchée et très émue et je me dis que si cela a pu aider au moins une personne, alors il n’aura pas été fait en vain … 

 Aujourd’hui quels sont vos projets pour l’avenir?

A 54 ans, on ne se projette plus beaucoup. Ma passion aujourd’hui est de profiter au maximum de mes enfants et de mes petits enfants… C’est ma priorité ! Mais je ne suis jamais très loin des sujets concernant le handicap et des actions. J’ai lancé une pétition sur change.org il y a quelques semaines de cela pour demander à ce que le gouvernement revoie la loi de février 2005 sur l’égalité des chances, mais particulièrement sur le fait de différencier les cartes de stationnement pour les personnes handicapées, car tous handicaps confondus, nous sommes minoritaires en fauteuil roulant. Or, nous disposons tous de la même carte de stationnement et nous qui avons besoin des places plus larges pour ouvrir entièrement notre porte de voiture, ne pouvons pas profiter des larges places souvent occupées par des personnes qui ont un autre handicap et qui n’ont pas forcément besoin de ces places plus larges. Alors mon combat actuel est de pouvoir faire en sorte que le gouvernement accepte de laisser les places peintes en bleu pour toutes les personnes en fauteuil ou à pathologies qui ont absolument besoin de ces places larges et formaliser par une autre couleur, des places à dimensions normales pour tous les autres handicaps. On verra bien ! Peut être également dans le futur, un autre livre, mais sur un tout autre sujet … Il est en réflexion ! 

Jouir à fond et à chaque instant de ce que la vie me donne ! 

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Céline Clairicia

Céline Clairicia

Amoureuse de mon île, mon rêve est de contribuer au développement de la Martinique. Attirée par le secteur touristique, j'aspire à travailler dans ce domaine. J'ai rejoint le pôle rédaction de Jeunesse Outre-Mer afin de partager la passion que j'ai pour mon petit coin de paradis en mettant en avant des projets, des personnes, des innovations... qui tendent à son évolution. Mon but premier est de montrer que la Martinique n'est pas qu'un paysage merveilleux de carte postale mais beaucoup plus !

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