[INTERVIEW] A la Cité Scolaire la Persévérance, Martin Charbonné innove pour permettre aux jeunes de « prendre les rênes de la société »

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[INTERVIEW] A la Cité Scolaire la Persévérance, Martin Charbonné innove pour permettre aux jeunes de « prendre les rênes de la société »

La Cité Scolaire La Persévérance est composée d’une école primaire, d’un collège et d’un lycée. Implantée aux Abymes, à la lisière de Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), elle a fait le pari de changer ses méthodes pédagogiques. Au contact de Martin Charbonné, le chef d’établissement, se dessine l’audace d’une équipe qui ne pense pas avoir tout essayé.

 

La Cité Scolaire La Persévérance accueille un public fragilisé. Cela fait-il de l’innovation pédagogique un luxe ou une nécessité ?

Du fait de son implantation, l’établissement accueille le public des quartiers « sensibles » de Boissard et de Lacroix, aux Abymes. Il a la réputation d’être le collège ou lycée de la dernière chance, celui où l’on accepte encore de recevoir les jeunes dont les autres établissements ne veulent plus en raison de  leurs mauvais résultats ou de difficultés de comportement. Quand on a 90% d’élèves d’origine modeste, avec une culture familiale éloignée du monde scolaire, l’innovation devient obligatoire.

Après ma prise de fonction, en 2008, le Président du conseil régional de l’époque a visité notre cité scolaire. Il est reparti en reconnaissant qu’il y avait bien une « Guadeloupe à deux vitesses ». Nous ne pouvons plus nous permettre de reprendre les recettes qui ont déjà apporté la preuve de leur inefficacité. L’innovation est un levier indispensable pour parvenir à motiver nos élèves.

Fondé en 1947, notre établissement, qui est sous contrat avec l’Etat, doit répondre aux besoins de ses élèves et aux évolutions de la société. En tant qu’ancien élève de l’établissement, j’ai été un observateur trop privilégié du passé pour ne pas avoir une vision claire de l’ampleur de la tâche.

 

Pour décrire l’expérience menée dans votre établissement, vous évoquez un fonctionnement par « pôles ». Qu’y a-t-il d’innovant dans l’approche pédagogique développée par vos équipes d’enseignants ?

Dans notre établissement, les cours étaient assurés en classe entière, en général plus de 30 élèves par classe, sans possibilité de dédoublement compte tenu de la dotation horaire globale. Si nous prenons l’exemple des enseignements scientifiques, cela engendrait de réelles difficultés à réaliser des activités expérimentales à cause de la quantité insuffisante de matériel. Le peu de temps d’échange avec les élèves limitait la prise en charge des plus fragiles. Par conséquent, nous étions cantonnés à certaines méthodes de travail : peu d’investigation, gestion de classe souvent directive ou magistrale, difficultés à effectuer un travail différencié efficace. Nous avons pu constater une proportion importante d’élèves en difficulté et démotivés dans les disciplines scientifiques. Dans ce contexte, un premier projet a été initié au cours de l’année 2015-2016 sur le niveau de 2nde. Il concernait les disciplines  suivantes : Mathématiques, Physique-Chimie et Sciences de la Vie et de la Terre. Le dispositif a été nommé de fait le « pôle sciences ». Il consistait à décloisonner les deux classes de 2nde, pour constituer trois groupes, la rotation des groupes se faisant le même jour sur un même créneau horaire.

Nous avons donc constitué des groupes allégés et de niveau homogènes auxquels nous proposons des activités adaptées à leur niveau. Ces groupes sont pris en charge par des binômes d’enseignants qui mettent l’accent sur la participation orale des élèves.  Selon leur progression, les élèves ont la possibilité de changer de groupe.

Nous avons également innové en réduisant la durée des cours à 50 minutes au lieu des 55 minutes habituelles. Ayant bien compris qu’au-delà de 45 à 50 minutes nos élèves décrochaient complètement, cet ajustement nous a semblé pertinent. Je vous rappelle que chaque enseignant a en principe 18 heures d’enseignement par semaine. Cela signifie, avec notre système (50 minutes au lieu de 55),  que nous libérons 1h30 à chaque enseignant. Ce temps économisé est par exemple utilisé pour l’aide au devoir. Il sert également à avoir une vraie réflexion par rapport à la progression et aux besoins individuels de nos élèves.

Les résultats obtenus ayant été prometteurs (un net regain d’intérêt des élèves pour les sciences), nous avons été amenés à  étendre ce dispositif aux disciplines littéraires.

 

Aider les élèves en difficulté sans délaisser les hauts potentiels: vous y croyez ?

Nous ne devons pas y renoncer. Il faut permettre à chaque élève de donner le meilleur de lui-même. Nous cherchons à satisfaire les besoin des élèves en difficulté comme ceux des hauts potentiels.

Au risque de vous surprendre, je dirais même que ces élèves ont tous besoin les uns des autres. Nous avons mis en place une forme de tutorat qui permet aux bons élèves de tirer les autres vers le haut. Quand un professeur identifie un élève qui a un niveau de compétence élevé dans un domaine, il l’encourage à se mettre au service des autres.

C’est une manière pour nous de favoriser le partage des connaissances mais aussi de former de véritables leaders !

 

Ces innovations pédagogiques sont-elles perçues positivement par les parents d’élèves ?

Rappelons d’abord que les familles sont généralement enfermées dans un schéma classique. Leur enfant se rend en cours puis en revient avec une liste de devoirs. Le soir venu, les parents n’ont pas la possibilité de lui offrir un accompagnement si bien qu’il peut se trouver livré à lui-même. Par manque d’argent, les parents ne sont pas non plus en mesure de solliciter l’aide de professeurs particuliers.

Notre rôle, en tant qu’équipe pédagogique, est de répondre à ce besoin de réconciliation avec l’école de la manière la plus efficace qui soit. Sans prétendre remplacer les parents, nous essayons de les aider à faire ce qu’ils peinent à réaliser à la maison.

Les parents le comprennent très bien et nous soutiennent. Ils remarquent d’ailleurs que leurs enfants ne veulent pas revenir aux anciennes méthodes pédagogiques. Notre travail paie d’ailleurs au point que j’observe depuis quelques années une mutation progressive de l’origine sociale de notre population scolaire. Notre attractivité progresse au-delà de notre public habituel.

 

 

Quel est selon vous le rôle de l’école dans la construction d’adultes équilibrés et entreprenants ?

L’école a un rôle fondamental à jouer dans le développement de l’élève. Il n’est pas uniquement là pour présenter des bulletins en fin de trimestre. Nous devons avoir une approche globale de l’enfant. Aimer l’élève, c’est préparer son avenir. Ma vision, qui a inspiré la devise de l’établissement, c’est que nous avons « un enfant à instruire » et « un adulte à construire ».

Quand l’école ne fonctionne pas, les effets négatifs sur la société sont inévitables. C’est la raison pour laquelle j’ai le sentiment de me réveiller pour un but noble. En développant l’esprit critique de nos jeunes, en ayant le souci constant de les tirer vers le haut, nous rendons service à la société. Avec l’espoir qu’un cerveau bien fait leur permette, peu importe leur milieu d’origine, de prendre les rênes de la société…

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Julien MARBOIS

Julien MARBOIS

Passionné par la défense et la résolution de nouveaux problèmes, je me prépare à une carrière d'avocat d'affaires. J'ai rejoint JOM la Rédac' en septembre 2015 avec la ferme intention de partager mes idées sur une diversité de sujets. Doté d'une personnalité inquisitrice, j'interroge encore et toujours. Mon mot d'ordre? Oser l'impossible !

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